Distance

Publié le par Bidou

On croit souvent que la distance suffit pour se protéger d’un risque ou d’une nuisance. On parle d’un long manche pour sa cuiller quand on déjeune avec une personne peu recommandable, tout comme on interdit de construire à proximité d’une source de bruit. A l’époque d’Internet, la distance prend de nombreuses formes, il y a mille manières de prendre de la distance, comme il y en a pour se rapprocher.

La manière de gérer la distance forge les territoires et les organisations sociales. La production et la consommation peuvent aujourd’hui s’éloigner l’une de l’autre, du fait des facilités offertes aujourd’hui. La production et l’habitat aussi, alors qu’il y a quelques dizaines d’années, les cités ouvrières étaient construites tout près des usines pour réduire le temps perdu en déplacements. Il est ainsi possible de délocaliser à des distances très variables, selon que l’on renvoie la production dans des pays à bas coût de main d’œuvre, ou que l’on souhaite juste disposer de facilités qui coûtent très cher aux centres des villes. Il en résulte aussi une ségrégation dont on ne prend pas toujours conscience. Quand des ateliers sont mal reçus en ville, du fait du bruit ou des livraisons qu’ils provoquent, avec les encombrements qui vont avec, le renvoi en périphérie est une solution facile. Plutôt que de moderniser l’atelier, et de protéger à la fois les riverains et le personnel, on reporte le problème plus loin. Quand l’usine AZF à Toulouse a explosé, le réflexe a été de la reconstruire à 50 km. Mettons un peu de distance entre nos cités et ces usines dangereuses. Est-ce la bonne solution ? En premier lieu, on sépare de plus en plus les quartiers où l’on travaille de ceux où l’on habite, avec des conséquences sociales, culturelles, et écologiques : certains quartiers sont morts le soir et le week-end tandis que les cités dortoirs provoquent un ennui lourd de conséquences, le besoin de transports est fortement accentué. Et puis gagne-t-on réellement en sécurité ? Le risque d’être victime d’une explosion est effectivement réduit, mais il faut bien y aller, dans l’usine, et quand on habite loin, on prend sa voiture et on s’expose à une autre forme de danger. Les accidents de la route font chaque année bien plus de morts que les accidents du travail. Faisons le bilan, il n’est pas certain que le transfert de l’usine à la campagne soit aussi bon pour la sécurité qu’on le pense. Mais ce n’est pas le même type de risque[1], il est plus diffus, et socialement plus acceptable. Il vaudrait peut-être mieux accentuer les mesures de sécurité industrielle plutôt que de mettre de la distance, mais seule une bonne gouvernance peut permettre qu’une telle décision soit prise, tant l’image de l’explosion et de ses dégâts reste prééminente.

La distance concerne aussi les comportements. Parfois on considère qu’une personne est distante, ce qui signifie alors hautaine, voire prétentieuse, parfois la distance est synonyme de recul, et c’est bien nécessaire de prendre un peu de distance pour mieux juger des choses de ce monde. Le développement durable mérite à l’évidence ce recul, cette mise en perspective, qui éviter de foncer tête baissée vers une solution dont on n’a pas mesuré toutes les conséquences. Cette distance est parfois consacrée dans l’organisation de nos sociétés. Il faut mettre de la distance entre un délinquant et ses victimes, et entre celui qui constate les faits et celui qui les juge. La police constate et transmet au juge les informations dont il dispose, pour que ce dernier instruise le procès et prenne une décision sur la gravité des faits et la suite à leur apporter. Il faut mettre de la distance entre des fonctions différentes, de peur de rapprochements dangereux : le prescripteur et le fournisseur, le producteur et le contrôleur, l’exécutif, le législatif, le judiciaire et le quatrième pouvoir, la presse, les exemples sont nombreux de ces séparations qui assainissent les rapports entre les acteurs,  et contribuent ainsi à la bonne gouvernance. Le partage des rôles est nécessaire, mais suppose de bons passages de relais, des interfaces efficaces. On en revient aux charnières[2], aux articulations, aux enchainements, dont la qualité détermine le succès de nos entreprises, et leur durabilité.

Chacun son métier, dit le proverbe, mais ça ne suffit pas : il faut encore se comprendre, se parler, échanger pour que chacun de ces métiers concoure à un projet partagé. La distance est nécessaire, mais ne doit pas empêcher la communication. 

Prochaine chronique : Cerveau



[1] Voir la chronique Risque, du 26/06/2006 et n°64 dans Coup de shampoing sur le développement durable (2007, Editions Ibis Press)

 

[2] Charnière, chronique du 01/07/2006 et n°13 dans Coup de shampoing

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