Hybride

Publié le par Bidou

En ces périodes de début d’année, il est d’usage de prendre de bonnes résolutions. Il faut lutter contre ses défauts, il faut s’améliorer. L’hybridation est une méthode reconnue pour y parvenir. Les hybrides sont souvent plus solides que les races pures, ils parviennent à cumuler les qualités de leurs diverses origines, l’amélioration désirée provient du croisement d’espèces.  Nos cheptels et de nos plantes cultivées en témoignent chaque jour. Il ne s’agit que de marier des vertus, et de s’éloigner de la consanguinité qui transformerait la pureté de la race en une dégénérescence annoncée. Les lecteurs de Lucky Luke en ont vu une traduction éclatante avec la descendance des O’Timmins et des O’Hara, qui a bénéficié des gros nez des premiers et des grandes oreilles des seconds[1].

Depuis Gregor Mendel et ses fameuses lois, l’hybridation est utilisée pour améliorer les espèces en combinant des qualités. On est parfois dans l’ordre de l’oxymore, cette manière d’assembler des éléments contradictoires. Le développement durable nous conduit à explorer des voies nouvelles, à dépasser des contradictions dont on s’aperçoit ensuite qu’elles n’étaient qu’apparentes. Les rapprochements les plus surprenants peuvent être tentés, ils le doivent même, sans acharnement mais avec la plus grande ouverture d’esprit. L’origine du mot hybride, du grec Hybris, qui signifie union illégitime, nous invite à la transgression. L’innovation est à ce prix, malgré des échecs inévitables, et avec le garde-fou du principe de précaution. Ça peut donner de drôles de paradoxes, pour reprendre le titre du livre de Sylvain Allemand,  qui y présente une approche essentiellement économique du développement durable[2]. Il ne nous parle pas des petits pois de Grégor Mendel, ni des voitures hybrides, technique aujourd’hui bien connue pour faire rouler les voitures avec du carburant ou de l’électricité. Il nous présente des pratiques nouvelles, qui marient des concepts ou des acteurs que l’on n’avait pas l’habitude de faire vivre ensemble.

Le micro crédit est une magnifique illustration de cette hybridation. Il s’agit d’une formule pour intégrer dans le système économique classique des personnes qui en sont exclues. Point de conflit entre deux mondes, mais une complémentarité voulue pour rendre plus perméable leur frontière. Muhammad Yunus, qui a lancé ce dispositif au Bengladesh en 1976 avec la Grameen bank, la banque du village, avait pour objectif de permettre aux exclus d’entrer dans la boucle économique et de générer leurs propres revenus[3]. C’est une logique d’hybridation entre des sphères économiques marchandes, publiques, sociales et solidaires[4]. Le micro crédit est une forme d’entreprise d’insertion, rendant des services que le système installé ne peut pas assurer. Il s’agit de valoriser des espaces économiques et sociaux laissés en friche, véritables interstices[5] de nos sociétés modernes, qui possèdent leurs propres capacités de production et dont le délaissement serait une perte à la fois économique et sociale.

Le rapprochement que l’on observe aujourd’hui entre ONG et sociétés multinationales relève de la même logique. Carrefour a ainsi sollicité la fédération internationale des ligues des droits de l’Homme pour fixer le cahier des charges social de ses sous-traitants, Unilever a demandé au WWF d’élaborer le premier label de pêche écologique (MSC, Marine Stewardship Council). Les grandes entreprises ont vécu dans une logique purement marchande, et ont besoin de regards extérieurs pour valider leurs décisions, et se faire évaluer régulièrement dans leurs tentative d'élargir leurs systèmes de valeur. Les ONG acceptent d’entrer dans ce jeu, malgré tous les risques que ce compagnonnage comporte[6]. Elles contribuent ainsi à la diffusion d’une nouvelle culture au sein des entreprises, elles y introduisent des valeurs qui y étaient étrangères, en pariant sur la capacité de leurs partenaires à les disséminer. C’est qu’il ne suffit pas d’avoir raison, il faut convaincre le plus grand nombre, et les grands de ce monde, les puissances économiques, peuvent y contribuer. L’hybridation éthique qui doit en résulter fonctionnera-telle convenablement ? Il est bien sûr trop tôt pour le dire, mais elle aura au moins été tentée, et cela vaut mieux qu’une opposition systématique, où chacun se replie sur soi et accuse l’autre de tous les péchés du monde. La confrontation qui se fait dans ce cadre met des contradictions en évidence, mais c’est la première étape à franchir si l’on veut un jour en sortir par le haut. Le développement durable est sans doute un hybride entre utopie et pragmatisme. Puisse-t-il être fécond !

Prochaine chronique : Soldes

 



[1] Morris et Goscinny, Les rivaux de Painful Gulch, Dupuis, 1962

[2] Sylvain Allemand, Les paradoxes du développement durable, Le Cavalier bleu, 2007

[3] Cité par Sylvain Darnil et Mathieu Le Roux dans 80 hommes pour changer le monde, JC Lattès, 2005

[4] Sylvain Allemand, Les paradoxes…

[5] Voir à ce sujet la chronique Vide, du 12/06/2006

 

[6] Le livre d’Alice Audouin, Ecolocash, Anabet éditions, 2007, illustre ces risques avec beaucoup d’humour

Publié dans developpement-durable

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