Superflu

Publié le par Bidou

Dans une maison de retraite, le coiffeur est essentiel. Quand tout se déglingue, il faut rester digne, et la coiffure est un point d’accroche avec le monde. Le coiffeur n’est pas du superflu, dans ces conditions. Il l’est quand il s’agit juste de se faire une beauté, ce n’est pas essentiel, alors que ça l’est quand il s’agit de préserver sa dignité. L’écart entre le nécessaire et le superflu n’est donc pas écrit une fois pour toutes, ce qui nous complique la vie, si l’on veut suivre les préceptes du développement durable, édictés dans le rapport Brundtland, de satisfaction des besoins essentiels, notamment de ceux des plus démunis.

Le débat actuel sur le pouvoir d’achat rejoint cette réflexion, puisqu’il concerne en priorité ceux qui ont le moins de revenus pour faire face à leurs besoins. Le calcul de l’indice des prix doit bien incorporer ces consommations indispensables, comme le manger, le coucher, le bouger, la santé, l’habillement, les fournitures scolaires. La voiture est-elle obligatoire pour vivre dignement ? Non, si l’on habite en centre-ville, mais sans doute oui, dans les conditions les plus fréquemment rencontrées, quand on habite en périphérie, loin de toute zone d’emploi et de tout service public.

Cette relativité affecte les politiques publiques, car ce sont les solidarités qui s’expriment pour l’accès de tous aux biens essentiels. Elles n’ont pas à prendre en charge le superflu. Et comment considérer la demande des enfants qui exigent de leurs parents les vêtements ou des chaussures de marque, pour assurer à l’école, pour faire comme les autres ? Prenez le téléphone. Il y a quelques années, chaque famille disposait au mieux d’un poste, fixe, à la maison, et la facture tombait tous les deux mois. Depuis, tout a changé. Chaque membre de la famille a son mobile, avec un forfait, une facture mensuelle, si bien que le prix total du téléphone a été multiplié par six ou plus. Est-ce superflu ? Le budget des ménages modestes sont fortement affectés par ces nouveaux besoins, que l’on a peine à considérer comme essentiels, mais qui ne sont pas vécus du tout comme du superflu. Ça devient grave quand ces écarts de perception pèsent sur les solidarités. La santé, bien essentiel, doit être prise en charge par la collectivité ; le prix payé chez le médecin doit rester modéré, voire nul pour les indigents. On arrive au paradoxe suivant que l’on accepte de payer chez le vétérinaire pour la santé du chien-chien, alors qu’il est insupportable de payer pour sa propre santé. Vous rétorquerez que cet animal domestique est un compagnon essentiel pour l’équilibre de certaines personnes, âgées, isolées, et vous aurez raison. Mais comment distinguer ce qui relève de la solidarité de ce qui constitue une simple consommation de plaisir, de confort ? L’exclusion de fait vécue par certaines populations élargit le champ du nécessaire.

Parallèlement, il faut faire tourner l’économie, produire toujours plus pour faire grimper le PIB, dont a pourtant vu qu’il était loin de refléter le niveau de bonheur[1] d’une société. Il faut donc donner envie de consommer, il faut faire en sorte de rendre essentielles des consommations que toute personne sensée aurait jugé superflues. La publicité[2], la mode, les pressions de toutes sortes sur les esprits, jouant sur toute la gamme du conformisme à la volonté de se différencier, manipulant l’angoisse de beaucoup de ne pas être dans le coup, sont autant de leviers pour transformer le superflu en nécessaire. Les modèles culturels sont déterminants, et peuvent créer, à rebours, des misères sociales, ou plutôt sociétales, pour tous ceux qui estimeront ne pas avoir accès aux biens ou services qui leur permettent d’exprimer leur personnalité, d’être bien dans leur peau. Les sentiments d’inégalité sont alors exacerbés, les frustrations et les amertumes se multiplient. La cohésion sociale, thème légitimement à la mode, est en péril.

Le développement durable fait référence aux besoins d’aujourd’hui et de demain, et la satisfaction de ceux d’aujourd’hui ne doit pas compromettre la capacité de nos descendants de faire face aux leurs. L’absence d’envies est une catastrophe à tous égards, pour la vie sociale, personnelle et collective, comme pour la vie économique. C’est la tristesse sur les visages et la morosité pour toutes les entreprises. Il est bon que des envies s’emparent de nous, et qu’elles soient un moteur pour l’économie. Faisons en sorte qu’elles soient précurseurs de l’économie de demain, fondée sur la valorisation du savoir faire humain et les productions immatérielles, des services non prédateurs de matières premières, d’activités qui ne rejettent ni déchets ni gaz à effet de serre. La recherche du superflu peut-elle être une manière d’explorer l’économie du futur, celle du développement durable ? 

Prochaine chronique : Voeux

 



[1] On pourra se reporter à la chronique Bonheur du 28/07/2006 et n°5 de Coup de shampoing sur le développement durable, Editions Ibis Press (www.ibispress.com).

[2] Voir la chronique Publicité du 17/12/2007

 

Publié dans developpement-durable

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