Luxe

Publié le par Bidou

Le luxe est le symbole de la richesse. Pas de problème de fond quand on vit dans l’abondance, mais que dire quand on vit au-dessus de ses moyens, ce qui semble bien être le fait de l’humanité depuis une vingtaine d’années. Le luxe est-il compatible avec le développement durable ? Pardon de poser cette question au moment des fêtes, en une période où le gout du luxe nous envahit bien légitimement. Je vous rassure tout de suite, la réponse n’est pas négative.

Certes les inégalités que le luxe peut révéler sont choquantes, et cela d’autant plus qu’une partie importante de l’humanité vit au-dessous du seuil de pauvreté. Le luxe n’est pas durable s’il contribue à creuser ces inégalités. C’est là qu’il faut porter l’analyse, sur la manière dont le luxe peut accentuer le problème, en dépassant une approche exclusivement moralisatrice qui ne fait ni progresser les idées, ni modifier les pratiques.

Le luxe n’est pas homogène. Il y a mille manières de produire du luxe, et ce sont leurs conséquences environnementales et sociales qui doivent être prises en considération. Là où ça va pas, c’est quand les riches s’accaparent des ressources essentielles pour la vie de populations qui manquent de tout.  Ce n’est pas le luxe le plus clinquant, c’est celui qui prive les paysans de leurs terres, accaparées pour produire des fraises ou des haricots verts en hiver. Un luxe aux conséquences terrifiantes pour leur vie et leur organisation sociale, qui les envoie grossir les grandes conurbations, et vivre dans la misère. Un luxe qui consomme en outre beaucoup d’énergie : une fraise importée par avion et achetée en France en mars consomme 24 fois plus d’énergie que le même fruit cultivé localement et acheté en saison, au mois de juin[1]. Un luxe banal, pourrait-on dire, non seulement symbolique de l’inégalité Nord-Sud, mais qui y contribue, qui la renforce. Le luxe dans l’alimentation, ce n’est pas uniquement le caviar, mais ces habitudes de consommation qui se répandent et se banalisent. Le grand restaurant, synonyme lui aussi le luxe, n’est pas si redoutable que la fraise en hiver, pourvu qu’il ne vous en propose pas et valorise les produits de saison. Le travail du chef et des mitrons, la qualité des produits agricoles et des condiments, l’attention des serveurs, n’aggravent nullement des inégalités. Le restaurant, même de luxe, offre un débouché pour des produits de haute valeur ajoutée, crée et rémunère des emplois qualifiés, protège et enrichit une culture traditionnelle.

Il faut bien que les riches dépensent leur argent, que ce soit des riches par appartenance à des populations privilégiées, des pays de l’OCDE pour faire simple, ou bien que ce soit des riches par comparaison avec leurs voisins immédiats. C’est la manière de le faire qui sera déterminante pour le développement durable. Le luxe peut assécher des ressources déjà rares, en priver des populations dans le besoin, mettre en danger des espèces animales ou végétales, il peut aussi être un moyen de redistribution, être à l’origine d’un flux d’argent bienfaiteur au lieu d’être destructeur. Le luxe peut être la soif inextinguible des japonais pour l’ivoire et le thon frais, avec les effets dramatiques que l’on connaît sur la faune terrestre et marine ; il peut prendre la forme de la voiture de sport qui consomme un maximum d’essence ; c’est le weekend sous les palmiers, destructeurs de sociétés traditionnelles et nécessitant un voyage en avion contribuant sévèrement à l’effet de serre. Ces dérives ne sont pas fatales.  Le luxe est aussi dans les robes des grands couturiers, avec les milliers d’heures de travail qu’elles représentent ; il se niche dans les produits traditionnels, des meubles anciens, des œuvres d’art. Et n’oublions pas l’adage populaire qui nous dit que quand on est pauvre, on ne peut pas se permettre d’acheter bon marché, ou à l’inverse que ça coûte cher d’être pauvre. Le luxe peut se révéler économique, tout dépend bien sûr de la manière dont il se manifeste. Gardons nous bien de mettre tout les luxes dans le même panier.

Le luxe peut aussi dégager des marges bien utiles pour explorer des pistes nouvelles, et aller vers la qualité. L’exigence des consommateurs y conduit d’ailleurs les grandes marques, peut-être par vertu, mais aussi parce qu’elles prennent conscience que leur avenir en dépend. Le risque d’un scandale social ou écologique doit être éradiqué, l’image d’une société et la confiance qu’elle inspire représente aujourd’hui une partie essentielle de son capital. La progression des labels d’équité, de respect des droits de l’homme, de qualité environnementale, ne font que traduire les exigences montantes des consommateurs et des actionnaires, et le luxe n’échappe pas à cette évolution générale. Ses marges lui permettent des efforts que d’autres secteurs ne pourraient produire, et c’est ainsi que le champagne Veuve Clicquot a réalisé un des premiers bilans carbone, en 2001, et a engagé une politique très volontaire pour réduire les impacts environnementaux de son activité. Le luxe n’est pas le seul secteur qui fasse émerger des pionniers, mais il en a les moyens, et il en profite. Est-ce suffisant, peut-on mettre plus de pression sur le luxe pour qu’il contribue encore plus à la recherche de  procédés innovants et respectueux de l’environnement, valorisant les personnels qui y participent ? La question de la contribution du luxe à l’effort collectif pour le développement durable est posée.

Nous savons qu’il faut trouver d’autres formes de croissance que la seule augmentation à l’infini du PIB. La croissance de demain sera qualitative, elle incorporera plus de talent et de savoir faire que d’énergie, plus de brevet et d’organisation sociale que de matières premières. C’est cette mutation qu’il faut provoquer ou plutôt accentuer car elle est déjà amorcée, et tous les moyens pour y parvenir doivent être activés. Le luxe fait partie de ces moyens, il ne faut pas le négliger ne le dénigrer, mais plutôt lui fixer des objectifs ambitieux, à la mesure du prestige qu’il doit dégager.

Prochaine chronique : Pile



[1] D’après Elisabeth Laville et marie Balmain, Un régime pour la planète, Village mondial, 2007.

Publié dans developpement-durable

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