Iles

Publié le par Bidou

Voilà un mot qui fait rêver, et il est vrai que les images d’iles paradisiaques ont de quoi enflammer nos imaginaires. Mais on voit aussi d’autres images, dont la violence inquiète à juste titre, celle des cyclones et autres ouragans qui suggèrent plutôt l’enfer que le paradis. Et alors que, sur le continent, il est possible de fuir et de protéger ainsi les hommes, à défaut des biens, les iles l’interdisent. Pas de fuite possible, il faut trouver des solutions sur place. Dans mon dictionnaire, j’apprends que le mot ile est dérivé du latin insula, et isolé d’insulatus. Ile et isolement appartiennent à la même famille, on ne peut pas les séparer. Et l’isolement est parfois la meilleure, parfois la pire des choses.

Dans certains cas, comme à Madagascar, c’est un vrai continent qui s’est séparé il y a des millions d’années : cette isolement du reste du monde a préservé des espèces animales et végétales originales, qui contribuent à la richesse biologique de la planète. Bien d’autres iles offrent la même particularité, mais les petites sont plus fragiles : elles ne peuvent accueillir de grandes populations, et les risques de dégénérescence, et de disparition par catastrophe, comme un incendie, par exemple, y sont importants. Les grandes iles sont des réservoirs génétiques, grâce aux océans qui les entourent. Faut-il encore que cet isolement soit respecté : l’importation d’espèces étrangères peut s’avérer dramatique, en entraînant des déséquilibres écologiques irréparables. Il n’y a qu’à observer la rigueur dont nos amis Britanniques font preuves pour les animaux qui franchissent leurs frontières pour voir qu’un simple virus peut bouleverser des populations entières d’animaux.

Les iles ont donc préservé un patrimoine biologique spécifique. Elles ont aussi été le creuset de civilisations particulières, comme celle de l’Ile de Pacques. L’isolement a conduit les Pascuans à développer des activités à haute valeur symbolique, au détriment de leurs ressources vitales. Un effondrement, économique et démographique, en a été la conséquence, comme Jared Diamond l’explique si bien[1]. Les communautés qui ont colonisé des îles sont souvent fragiles, et cela d’autant plus que ces iles sont petites, et loin des autres terres. Cette fragilité a eu pour conséquence une prise de conscience précoce des responsabilités humaines sur ces frêles esquifs au milieu des océans. Jared Diamond présente notamment le cas de Tikopia, ile tropicale isolée au Sud-ouest de l’océan pacifique. Après une longue période d’exploitation insouciante des ressources et de déforestation, les Tikopiens ont du substituer la viande de porc aux oiseaux qui leur fournissaient à l’origine l’essentiel de leurs protéines. Cette transformation aurait pu entraîner la fin de la petite communauté humaine, car les porcs consommaient beaucoup de nourriture. Le rendement de cette filière était insuffisant, dirait-on aujourd’hui, et les Tikopiens ont eu la sagesse de tuer tous les porcs de l’ile et de changer leur régime alimentaire. Cette décision, qui a du être très dure à prendre, et surtout leur culture des équilibres au sein de leur île, leur a permis de durer quelques millénaires malgré la petite taille de leur territoire.

On retrouve ce sens des responsabilités dans l’analyse de la new économics fondation sur les indicateurs du développement durable[2]. Il ne s’agit pas alors de données historiques, mais de l’actualité du 21e siècle. Les états les plus performants selon leur indicateur appelé happy planet index, HPI, sont des états iliens, comme le Vanuatu. Les limites de leurs territoires et de leurs ressources semblent avoir eu sur ces populations et leurs dirigeants une influence écologique. Ils se sont posé avant les continentaux la question de la meilleure exploitation de leurs richesses, et de l’organisation sociale qui en découle. La fuite en avant n’est pas possible, le monde n’était pas pour eux infini. Le paradoxe est qu’ils seront les premières victimes du réchauffement climatique, dû aux excès des autres peuples.

La question se pose aujourd’hui à l’échelle de la planète, que l’on peut considérer comme une grande île, au milieu d’un océan infini. Il y a bien la fuite vers d’autres planètes, en espérant qu’elles soient vivables. Les habitants des îles ont jadis connu le même sort, quand des excédents de population entraînaient le départ de pirogues vers l’inconnu. Mais combien sont parvenus à une autre terre ? Ce serait bien hasardeux de compter sur ce type de réponse aux problèmes de la planète.

Si les iles nous font rêver, elles pourraient aussi nous instruire, nous enseigner comment se développer dans un monde fini.

Prochaine chronique : Limites



[1] On verra à ce sujet la chronique Statue, du 22 septembre 2006, inspirée d’un chapitre de l’ouvrage de Jared Diamond, Effondrement, Comment les société décident de leur disparition ou de leur survie, NRF essais, Gallimard, 2006

[2] Voir la chronique Bonheur, du 28 juillet 2006, et n° 5 dans Coup de shampoing sur le développement durable, www.Ibispress.com

Publié dans developpement-durable

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Stella Kyvelou 04/09/2007 21:34

Il y a toujours la possibilité d’affronter l’isolement lié au problème de l’insularité…un bon exemple l’utilisation des NTIC pour la mise en réseau des îles grecques par le biais des guichets uniques, un projet innovant  pour le développement durable du territoire insulaire…avec un peu plus d’intelligence et d’action coordonnée on peut transformer la rêve en réalité…( vous pouvez trouver de l’information sur ce projet dans une publication à paraître de la DIACT concernant les guichets uniques en Europe)