Différent

Publié le par Bidou

 Le nom signifie une querelle, une contestation, et il s’écrit alors avec un D. Avec un T, pour reprendre la célèbre différence entre les deux policiers des aventures de Tintin, on a l’adjectif Différent, que le dictionnaire définit comme dissemblable, ou encore plusieurs, divers.  Une des définitions du développement durable étant l’intelligence à plusieurs, l’adjectif doit nous intéresser !  C’est que le monde est complexe, c'est d'ailleurs ce qui en fait le charme, avec ses innombrables composantes, sa variété de caractères, qui fait que la même espèce peut présenter une infinité de différences. Il serait bien maladroit de lui imposer un traitement uniforme, et d’abandonner ainsi, voire de mettre en péril, la richesse que cette diversité représente. Le développement durable demande une approche différenciée, des Hommes et des espaces. Évidemment, ce serait bien plus simple de « ne voir qu'une seule tête », ou encore qu’un seul modèle de développement. Les instructions seraient les mêmes pour tout le monde, et on ferait l'économie d'une analyse fine, préalable aux projets et aux interventions. Mais quel appauvrissement !

La gestion uniforme des milieux, hélas, n’est pas exceptionnelle, avec le gâchis qui en résulte. Oublions-la, et parlons de préférence de leur gestion différenciée.

Le concept est né au début des années 1980 dans l'agglomération Rennaise, avec un code de qualité pour les espaces verts de la ville, prolongé une dizaine d'années plus tard par un code vert pour ceux des villes voisines, du district de l'époque. Le principe en est simple : selon les usages, les espaces ne doivent pas être gérés de la même manière. C'était malgré tout une révolution, parce que ce simple énoncé revenait à prendre des libertés par rapports aux pratiques courantes, fondées essentiellement sur une approche horticole, qui s’imposait indépendamment des usages. Il fallait aller au-delà, et faire accepter aux jardiniers des villes de nouvelles méthodes, parfois contraires à ce qu'ils avaient toujours fait. Ici, les pelouses classiques tondues très fréquemment sont transformées en pelouses fleuries hautes, tondues uniquement quand l'herbe dépasse 30 cm. Là, dans des zones de loisir, des prairies maigres sont coupées 3 à 4 fois par an. Ailleurs, des couvre-sols sont implantés au pied des arbres[1]. Le bon sens, auquel il est fait souvent référence quand on tente de trouver les voies du développement durable, prouve ici tout son intérêt. Quoi de commun entre des espaces de prestige, dont la fonction est avant tout visuelle, et qui doivent être soignées dans tous les détails, et des espaces verts de lotissements, destinés aux jeux des enfants. La gestion différenciée permet à la fois de mieux répondre aux besoins, de faire des économies, et de préserver l'environnement : par exemple, à Rennes, si au Thabor le sol d'un massif d'arbustes est balayé de ses feuilles tous les automnes, cela justifie-t-il que par analogie un boisement soit dégarni de sa litière chaque année ? Pour obtenir cette gestion différenciée, il faut savoir dépasser des cloisonnements et des rigidités trop souvent en vigueur.

C'est dès la conception de ces espaces qu'il faut prendre leur usage en considération, et à Rennes, on parle aujourd'hui de conception différenciée, la gestion n'en étant que le complément logique. Inventaire des espaces existants, diagnostic sur leur place dans le paysage urbain et leur usage actuel et potentiel, participation à la gestion urbaine de proximité incluant bien d'autres préoccupations, figurent parmi les conditions à remplir pour faire vivre utilement la gestion différenciée, qui doit s'adapter en permanence aux usages.

Au delà de la gestion des espaces publics, c'est toute la diversité des espaces de nature qui doit être prise en charge, avec une gamme d'instruments allant de l'acquisition par la puissance publique à l'instauration d'un règlement, en  passant par la sensibilisation des acteurs, et un enrichissement de l'offre de services aux particuliers pour l'entretien des jardins.

Présentée à partir de l'expérience sur les espaces verts de l'agglomération Rennaise, la recette de la gestion différenciée trouve bien d'autres applications.

La notion de paysage sonore, par exemple, se substitue à la recherche uniforme du silence. La succession de zones calmes et animées, constituée en fonction des usages et des morphologies urbaines, est un exemple d'une gestion différenciée à intégrer dès la conception d'un quartier, ou à l'occasion de travaux importants. Accepter le bruit de rues passantes et commerçantes, tout en assurant le calme pour les populations riveraines, ne s'improvise pas, et demande un travail fin le plus en amont possible. La même réflexion vaut à l'intérieur d'un logement, ou bien d'un bâtiment à usage professionnel, où l'existence de zones animées, acceptant un certain niveau de bruit, ne doit pas empêcher le repos ou la concentration dans d’autres parties de l’immeuble. L'uniformité alignée sur les exigences les plus fortes n'est pas une bonne solution, ni en matière de qualité de vie, ni financière. De même que tous les espaces verts ne doivent pas devenir des gazons anglais, toutes les rues, toutes les pièces d'une maison ne doivent pas sacrifier à un silence absolu qui deviendrait vite insupportable.

Autre exemple : la lumière[2]. L'éclairage public, notamment, permet d'illustrer cette recherche de différenciation. Selon les horaires, qui eux-mêmes sont fortement liés aux usages, ou selon les lieux, de grand passage ou de passage occasionnel. Le concept d'urbanisme lumière prend ainsi toute sa force, car il s'agit de créer un paysage nocturne avec du relief, au lieu d'un éclairage uniforme, et par suite surdimensionné pour la plus grande partie des espaces. Qualité de vie, qualité du paysage urbain de nuit et mise en valeur de sites et de points singuliers, fontaine ou monument,  économies d'énergie, la gestion différenciée de l'éclairage public se révèle productive sur de nombreux plans. Elle nécessite un travail de conception, d'intelligence, fondée sur l'analyse des lieux et l'écoute des habitants. Les cloisonnements entre disciplines doivent, là encore, être dépassés. Le concepteur lumière doit réunir autour de lui, outre les services municipaux qui auront à gérer au quotidien ses installations, des architectes, des urbanistes, des sociologues, des coloristes, des bureaux d'études électricité, voire des historiens et les services de sécurité.

Accepter que le monde soit plein de différences, et les cultiver, en tirer parti, pour faire des économies tout en répondant mieux aux attentes et en respectant l'environnement : Il semble qu'on soit bien dans l'esprit du développement durable. La gestion différenciée semble s'imposer au bon sens, mais dans la pratique, le poids des habitudes, des cloisonnements, et le besoin légitime de contrôler et d'évaluer, qui entraîne souvent l'adoption de grilles bâties sur le même modèle, la rende bien difficile à mettre en place. Il n’est pas toujours simple de valoriser le différent, c'est à la fois plus exigeant et plus exaltant que la politique du moule unique où tous les projets seraient coulés. Ça rend sûrement plus intelligent, aussi, plus ouvert, plus attentif, on est bien sur la voie du développement durable.

 Prochaine chronique : Système

 

 

[1]   Ces pratiques, aujourd’hui devenues « naturelles », sont décrites dans le bilan 1988-1991 du protocole Environnement de l'agglomération Rennaise, Pour l'environnement une action concertée, DRAE Bretagne et AUDIAR, 1991.

[2]   Lumière, chronique du 14 décembre 2006, http://developpement-durable.over-blog.org/article-4903973.html


Publié dans developpement-durable

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